Baccara. Hector Malot
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Читать онлайн книгу Baccara - Hector Malot страница 11

Название: Baccara

Автор: Hector Malot

Издательство: Bookwire

Жанр: Языкознание

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isbn: 4064066089610

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      —Une autre raison encore m'a retenu—la mise de fonds dans l'outillage: pour une production de trois millions par an, il faut cent vingt métiers prêts à battre et à remplir les ordres; chaque métier coûtant deux mille cinq cents francs, c'est un ensemble de trois cent mille francs; avec l'immeuble, la machine à vapeur et les outils accessoires, il faut compter deux cent mille francs; bien entendu, je laisse de côté la teinture et la filature qui doivent s'exécuter au dehors avec avantage, mais j'ajoute l'outillage pour le dégraissage, le foulage et les apprêts, qui ne coûte pas moins de deux cent mille francs, et j'arrive ainsi à un chiffre de sept cent mille francs; je ne les avais pas.

      Cela fut dit en glissant et à voix basse, de façon à ne pas l'appliquer directement à la Maman, et tout de suite, pour ne pas laisser le temps à la réflexion de se produire, il reprit:

      —Enfin une dernière raison, qui, pour être d'un ordre différent, n'a pas été moins forte pour moi, m'a arrêté. Ce qu'il y a de bon dans notre travail elbeuvien, que tu as bien raison d'aimer, Maman, c'est qu'il s'exécute en grande partie chez l'ouvrier qui n'est pas à la sonnette, comme on le dit si justement, qui est chez lui, dans sa maison, à la ville ou à la campagne, avec sa femme et ses enfants auxquels il enseigne son métier par l'exemple. L'individualité existe et avec elle l'esprit de famille. Au contraire, dans l'usine l'individualité disparaît comme disparaît la famille; l'ouvrier perd même son nom pour devenir un numéro; il faut quitter le village pour la ville où le mari est séparé de sa femme, où les enfants le sont du père et de la mère; plus de table commune autour de la soupe préparée par la mère, on va forcément au cabaret pour manger, on y retourne pour boire. Je n'ai pas eu le courage d'assumer la responsabilité de cette transformation sociale. Je sais bien que, pour la terre comme pour l'industrie, tout nous amène à créer une nouvelle féodalité. Mais, pour moi, je n'ai pas voulu mettre la main à cette oeuvre. Justement parce que je suis un Adeline et que deux cents années de vie commune avec l'ouvrier m'ont imposé certains devoirs, j'ai reculé. Sans doute d'autres feront—et prochainement—ce que je n'ai pas voulu faire, mais je ne serai pas de ceux-là, et cela suffit à ma conscience. Je n'ai pas la prétention d'arrêter la marche de la fatalité. Voilà pourquoi, revenant à notre point de départ, je trouve que la demande de M. Eck ne doit pas être accueillie par un brutal refus. Ma tâche est finie, la leur commence; ils sont dans le mouvement.

      —Dans tout ce que tu viens de me dire, rien ne prouve que tu ne peux plus marcher, interrompit la Maman; ne le peux-tu plus?

      —Je suis entravé, je ne suis pas arrêté, voilà la stricte vérité.

      —Eh bien, marche lentement, petitement, en attendant que la mode change et que notre nouveauté reprenne: les jeunes gens se lasseront d'être habillés comme des grooms anglais et de s'exposer à se faire mettre quarante sous dans la main; ce qui est bon, ce qui est beau revient toujours.

      —Attendre! il y a longtemps que nous attendons; il en est chez nous comme à Reims, où de père en fils on s'est enrichi à fabriquer du mérinos, et où l'on continue à fabriquer du mérinos, alors qu'il ne se vend plus que difficilement, on attend qu'il reprenne, et on se ruine.

      —Eh bien, alors, retire-toi des affaires, et vis avec ce qui te reste, avec ce que tu sauveras du naufrage; Mieux vaut que la maison Adeline périsse que de la voir passer entre les mains de ces juifs.

      —Et Berthe?

      —Mieux vaut qu'elle ne se marie jamais que de devenir la femme d'un juif!

      VII

      —Et toi? demanda Adeline à sa femme en entrant dans leur chambre, dis-tu comme la Maman: mieux vaut que Berthe ne se marie pas que de devenir la femme d'un juif?

      —Veux-tu donc ce mariage?

      —Et toi ne le veux-tu point?

      —J'avoue que l'idée ne m'en était jamais venue.

      —As-tu quelques griefs contre Michel Debs?

      —Aucun.

      —Ne le trouves-tu pas beau garçon?

      —Certainement.

      —Intelligent, sage, rangé, travailleur!

      —Je n'ai jamais rien entendu dire contre lui.

      —Et au contraire tu as entendu dire, à moi, aux autres, à tout le monde, que des enfants Eck et Debs il est celui qui semble tenir la tête dans cette belle association de frères et de cousins, et que c'est lui sans aucun doute qui prendra la direction de la maison quand le père Eck se retirera.

      —C'est vrai.

      —Eh bien, alors? qui t'empêche d'admettre que sa femme puisse être heureuse?

      —Je ne dis pas cela; et pourtant....

      —Quoi?

      —Il est juif.

      —Alors ne parlons plus de ce mariage; si Maman et toi vous lui êtes opposées, cela suffit, restons-en là.

      —Tu le désires donc?

      —Je n'en sais rien; mais franchement je ne peux pas le repousser par cela seul que Michel est juif; pour moi, un juif est un homme comme un autre, bon ou mauvais selon son caractère particulier, mais qui en sa qualité de juif est souvent plus intelligent, plus soucieux de plaire, plus aimable dans la vie, plus souple, plus prompt, plus commerçant dans les affaires que beaucoup d'autres; je ne peux donc partager ton préjugé.

      —Il s'applique beaucoup plus aux siens qu'à lui-même, ce préjugé.

      —C'est déjà quelque chose.

      —Je trouve, comme toi, Michel un aimable garçon, et si je le voyais pour la première fois, si l'on m'énumérait les qualités que je lui reconnais volontiers, si l'on me disait qu'il désire épouser ma fille sans m'apprendre en même temps qu'il est juif, je serais toute disposée à le considérer comme un gendre possible... et peut-être même désirable. Mais il n'est pas seul, il a les siens autour de lui, il a sa grand-mère, et quand M. Eck m'a présenté sa demande, je t'avoue que je n'ai vu qu'une chose, la vie de Berthe dans la maison de cette vieille juive fanatique.

      —Et pourquoi Berthe vivrait-elle dans la maison de madame Eck et sous la direction de celle-ci? Cela n'est pas du tout obligé, il me semble. D'ailleurs la vieille madame Eck mène une existence si retirée qu'elle ne doit pas être une gêne pour les siens. Je comprends que, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai, cette existence est bizarre; mais tu sais comme moi que ce n'est pas du tout celle de ses enfants, qui ont nos moeurs et nos habitudes ni plus ni moins que des chrétiens.

      —Ainsi, tu veux ce mariage? dit madame Adeline avec un certain effroi.

      —Je ne le veux pas plus que je ne le veux point: je ne lui suis pas hostile et trouve qu'il est faisable, voilà la vérité vraie. Il y a quelqu'un qu'il touche encore de plus près que nous; c'est Berthe; aussi, avant de dire: il se fera ou ne se fera point, je trouve que Berthe doit être consultée. Pour Maman, ce mariage serait l'abomination des abominations; pour toi qui es d'un autre âge et que la tolérance a pénétrée, il serait inquiétant, sans que tu pusses cependant le repousser par des raisons sérieuses et autrement que d'instinct, sans trop savoir pourquoi. Pour Berthe СКАЧАТЬ